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Buona Terra à Singapour : Une Table Italienne Etoilée, Intime et D’Une Précision Rare

Florence Consul
Par Florence Consul ·

Derrière la silhouette noir et blanc d’un bungalow colonial sur Scotts Road, Buona Terra propose une échappée singulière dans le Singapour contemporain : une adresse intime, enveloppée de verdure, où l’accueil se fait feutré et la cave s’affiche comme un prélude aux grands classiques italiens revisités. Portée par le chef Denis Lucchi, la table déroule un menu dégustation d’une précision remarquable, jouant la pureté des saveurs, la justesse des cuissons et une élégance sans effet de manche ; voici le récit de notre déjeuner étoilé, des mises en bouche malicieuses, jusqu’aux desserts aux accents d’agrumes et de jardin.

Un Bungalow Noir Et Blanc, Écrin Colonial Pour L’Italie Contemporaine

Installé dans un élégant bungalow noir et blanc de l’époque coloniale sur Scotts Road, Buona Terra cultive une arrivée qui donne immédiatement le ton : verdure apaisante, atmosphère résidentielle, et cette entrée encadrée d’une impressionnante mise en scène de bouteilles, où les grands millésimes italiens annoncent la couleur. À l’intérieur, le charme vintage de la maison restaurée se prolonge dans un décor contemporain tout en retenue : linge blanc impeccable, éclairage doux et chaleureux, ponctué de touches d’art. La salle principale, volontairement intime, n’accueille qu’une trentaine de convives autour d’une dizaine de tables, avec en complément des salons privés, pour prolonger cette sensation de cocon.

Le concept s’articule autour d’une même idée de luxe discret : une expérience gastronomique paisible, pensée comme une parenthèse dans le rythme urbain. Buona Terra revendique une lecture moderne de la cuisine italienne, sans jamais en trahir l’âme : pureté des saveurs, équilibre, précision, et une technique qui n’intervient que pour sublimer l’ingrédient, au plus près de la saisonnalité. Les menus sont proposés uniquement en dégustation, construits comme une progression naturelle, où chaque assiette dialogue entre références classiques et interprétations plus légères, plus raffinées. L’ensemble est porté par une hospitalité à l’italienne, chaleureuse, attentive et discrète — une aisance presque imperceptible, qui explique aussi pourquoi l’adresse conserve son étoile Michelin depuis 2019.

@Buona Terra
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L’Héritage Du Nord De L’Italie Avec Le Chef Denis Lucchi

Depuis 2012, le chef Denis Lucchi imprime à Buona Terra une signature à la fois fidèle à ses racines et résolument actuelle. Originaire de la région de Brescia, près du lac de Garde, il a très tôt envisagé la cuisine comme un langage de culture et de mémoire, avant d’affûter sa technique en Italie puis à l’étranger au sein d’adresses étoilées Michelin, jusqu’à Singapour. Sa table cultive un équilibre délicat : honorer l’héritage du nord de l’Italie tout en l’allégeant d’une sensibilité contemporaine, guidée par la retenue, la précision et le respect du produit. Ici, nul goût pour la démonstration : chaque assiette vise la clarté, l’intention et l’émotion juste, laissant l’ingrédient mener le récit. Pour Denis, cuisiner reste avant tout un acte d’hospitalité — une constance attentive qui tisse du lien et offre, dans un cadre intime, un réconfort raffiné.

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Notre Déjeuner Etoilé

La mise en bouche se déroule en deux temps. Just Tomato s’annonce comme un trompe-l’œil parfaitement réussi : une « tomate » d’un rouge impeccable, affublée d’une étiquette malicieuse, « Don’t Squeeze Me! ». Elle est accompagnée d’une tartelette avocat, crabe et tomate, qui offre un contraste de textures très raffiné entre le croquant beurré de la pâte et une garniture fraîche, coiffée d’une fine gelée translucide parsemée d’herbes et de pétales. Dans un second temps, la très gourmande « Pizza Fritta » arrive sur la table, accompagnée d’une bouchée d’une grande finesse à l’encre de seiche, Saint-Jacques et caviar. Un thé yuzu genmaicha pétillant, servi en flûte, prolonge délicatement l’iode, polit le sel et laisse en bouche une sensation nette, presque cristalline.

Dans la continuité de ces premières impressions, la corbeille de pain arrive comme un prélude élégant, servie sur un plateau en bois qui met en valeur des pains maison encore tièdes : une focaccia dorée et de belles tranches de pain au levain légèrement toastées, à la croûte caramélisée. À leurs côtés, une huile d’olive extra vierge à la robe jaune solaire et un beurre artisanal italien, onctueux et délicatement salin, invitent à jouer les accords — entre trempage gourmand et tartinage précis — pour une mise en bouche simple en apparence, mais résolument luxueuse.

Après cette entrée en matière chaleureuse, ARAGOSTA se présente comme une composition d’une élégance presque calligraphique : une belle portion de homard, juste marquée au charbon, dévoile une chair nacrée ourlée de rouge, posée avec précision sur un fin lit citronné qui réveille l’iode. À ses côtés, un condiment d’artichaut en petits éclats, ponctué d’herbes fraîches, apporte une amertume délicate et une mâche végétale. L’ensemble s’enrobe d’une mayonnaise à l’ail noir, sombre et soyeuse, tandis qu’une sauce d’inspiration piémontaise à base d’anchois, évoquant une bagna cauda, glisse une profondeur salée et chaleureuse qui fait vibrer chaque bouchée entre fraîcheur, fumé et umami.

Dans la même veine, mais avec un minimalisme encore plus assumé, ALFONSINO se présente comme une composition épurée, presque calligraphiée, où un pavé de kinmedai à la peau joliment saisie — croustillante et ambrée sur une chair nacrée — tient le rôle principal. Autour, la gourmandise se construit par touches : une mayonnaise de poisson déposée en ruban et nappée d’une sauce salmoriglio verte, ponctuée de câpres, apporte une fraîcheur citronnée et herbacée ; une purée d’aubergine, onctueuse et légèrement fumée, vient arrondir l’ensemble. Un jus de poisson, sombre et brillant, ajoute une profondeur iodée, tandis que quelques poudres et micro-herbes finissent de souligner l’élégance minimaliste du plat.

Puis, comme une montée en puissance plus terrienne, le plat suivant se présente comme une carbonara d’orfèvre, dressée en nid impeccable au centre d’une assiette immaculée, puis magnifiée par une pluie de lamelles de truffe noire du Périgord qui enserrent la pâte comme un voile précieux. Les spaghetti, lustrés et soyeux, captent une onctuosité dorée apportée par un jaune d’œuf affiné maison râpé, dont les éclats ponctuent la surface. En profondeur, le guanciale, joue de porc italienne affinée, apporte ce contraste indispensable : croustillant, salin, légèrement fumé, il réveille la rondeur de l’œuf et prolonge la truffe dans une finale terrienne, opulente et résolument gastronomique.

Après cette parenthèse de pure gourmandise, on fait basculer la dégustation vers une noblesse plus charnue, sans perdre en précision : le canard, saisi et sombrement laqué, s’accompagne d’un jus de canard profond, prolongé par une réduction au porto aux accents veloutés. Autour, une constellation de betterave — en touches vives et légèrement sucrées — dialogue avec le croquant végétal du chou rouge, l’amertume élégante du radicchio et des endives, tandis que de fines tranches de pomme apportent une fraîcheur fruitée, presque florale. Le dressage, minimal et très graphique, joue sur les rouges bordeaux et les ivoires, avec quelques traits de sauce et une pointe d’épices, pour un équilibre sophistiqué entre puissance, acidité et amers maîtrisés.

Lorsque vient le moment du sucré, la transition s’opère avec douceur grâce à MANDARINO, qui se présente comme une petite mandarine laquée, posée dans une coupe de verre au milieu d’un écrin de fleurs aux tons ivoire et carmin, tel un bijou. Sous le « couvercle » du fruit, la coque d’orange mandarine révèle un cœur d’une douceur satinée, ponctué de touches plus vives et couronné de fines pluches d’aneth qui apportent une fraîcheur anisée inattendue. À la dégustation, l’acidité lumineuse de l’agrume dialogue avec la rondeur lactée du chocolat, tandis que l’aneth signe une finale délicate, presque aromatique, qui prolonge la sensation de propreté et d’élégance.

Dans la foulée, FRAGOLE prolonge cette impression de fraîcheur, mais en l’ouvrant sur un registre plus végétal et printanier : le plat se présente comme un jardin miniature posé au centre de l’assiette, où plusieurs variétés de fraises — des gariguettes vives, deux beautés japonaises dont une blanche et une rouge, de petites fraises et des fraises compressées — jouent sur la nuance et la texture, entre fraîcheur croquante et chair plus confite. Un sorbet à la fraise apporte une glisse glacée et pure, tandis que des éclats de meringue ajoutent un craquant aérien. Le tout est relevé d’herbes et de basilic qui donnent du relief aromatique, puis réveillé par une vinaigrette au vinaigre balsamique, acidulée et élégante, qui étire la gourmandise en une finale nette et raffinée.

Enfin, pour conclure sur une note de délicatesse, Piccola Pasticceria se présente comme un trio de douceurs miniatures : tout d'abord, le chou à la crème exotique affiche une coque dorée et croustillante, coiffée d’une crème légère, de dés de fruit jaune et de quelques feuilles de menthe, pour une impression fraîche et solaire ; à côté, le Monte Bianco se décline en petites tartelettes couronnées d’un ruban de crème de marron soyeuse, ponctué d’un éclat de fruit sec, tout en rondeur et en gourmandise ; enfin, le cannolo sicilien, roulé et poudré de sucre, laisse deviner un croustillant franc, ses extrémités ourlées de pistache, posé sur un lit de grué de cacao qui ajoute une touche cacaotée et sophistiquée à l’ensemble.

Mon Avis

Au fil des assiettes, Buona Terra affirme une identité rare à Singapour : celle d’une haute cuisine italienne contemporaine, apaisée, construite sur la précision des cuissons, la lisibilité des saveurs et une élégance de gestes qui ne cherche jamais l’ostentation. Le cadre intime du lieu, la qualité des accords possibles côté cave et la cadence parfaitement maîtrisée du service en font une table idéale pour un déjeuner d’exception ou une soirée à l’abri du tumulte, notamment en salon privé. On quitte la table avec une sensation claire : celle d’avoir vécu un moment d’équilibre, où le luxe tient à la justesse et à la mémoire des goûts.